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Mon île, ce petit paradis…

Pour cette chronique, j’ai choisi de mettre en parallèle deux titres sortis au mois de février et qui abordent le même thème – à savoir le refuge qu’une enfant se fabrique – mais de manière complètement différente aussi bien au niveau du texte que des illustrations. Le premier est Mon île écrit par Stéphanie Demasse-Pottier et illustré par Seng Soun Ratanavanh, le deuxième s’appelle Mon petit paradis de Lili Scratchy.

Tous ceux qui ont aimé/aiment se construire des cabanes dans un jardin ou dans leur tête (ou même les deux) apprécieront sûrement…

 

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Dans Mon île, une jolie petite fille nous entraîne dans son monde. La première phrase donne le ton: « J’habite une île sans nom. » Rien n’est nommé mais tout est dit…  Dans cet album, on plonge dans un univers onirique très fort. C’est le voyage intérieur d’une enfant qui fait cohabiter aussi bien ses petits compagnons, ses affaires précieuses que ses rêves, ses envies…

Les phrases sont volontairement neutres et prennent toute leur dimension avec les illustrations poétiques et absolument charmantes de Seng Soun Ratanavanh. Selon moi, la délicatesse est le mot qui caractérise le mieux son travail. Au sens propre comme au sens figuré, un fil rouge est tissé de page en page et prend une forme différente à chaque fois. C’est un détail magnifique… Il y a tout un jeu sur les dimensions, les habitats, les échelles. Petite reine évoluant au cœur de la faune et la flore, l’enfant voyage et entraîne véritablement le lecteur avec elle. Avec son économie de mots, Stéphanie Demasse-Pottier nous livre l’essentiel: le rêve est à la portée de tous. Une vraie puissance se dégage de ce texte grâce à des mots simples, une grande sincérité et une finesse dans le propos.

Bref, cet album est magnifique de bout en bout alors lisez-le et embarquez pour le pays de l’imaginaire !

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Maison d’édition: La Martinière jeunesse

Année de parution: 2018

Âge: à partir de 4 ans

Prix: 14,50 euros

 

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Je ne sais pas vous mais moi, j’adore le style déjanté de Lili Scratchy ! Je vous avais déjà parlé de son travail ICI. Dans cet album, il est question d’une petite fille qui en a ras-le-bol ! De quoi ? Surtout de ses parents mais aussi de tout le reste… Le résumé est parfait alors je vous le livre tel quel:

Mon école est pourrie, mes parents me forcent à manger des fruits: ma vie est NULLE. Moi, ce que j’aimerais, c’est pouvoir claquer des doigts et HOP ! arriver sur une petite île au milieu de rien. Enfin, j’aurais peut-être besoin d’emporter deux ou trois trucs…

Elle laisse alors son imagination voguer et l’emmener dans un univers peuplé uniquement de ce qu’elle aime, je vous laisse découvrir ses goûts exquis… Parfois, il vaut mieux laisser parler les images alors régalez-vous avec ces extraits:

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© Lili Scratchy pour Les Fourmis rouges

On s’amuse beaucoup à la lecture de cet album mais j’aime aussi le message délivré: oui, parfois, on peut trouver sa vie nulle, imaginer que c’est forcément mieux ailleurs alors que ce n’est finalement pas si mal ici. Le temps de s’éloigner un peu puis de revenir aide à faire ce constat. Les cabanes d’un jour ont d’autant plus de charme quand on peut revenir ensuite dans sa douillette maison…

Lili Scratchy nous offre un texte drôle, juste et au plus près des préoccupations des enfants. La petite fille du livre s’offre un grand bol de liberté et en profite pour faire le point sur ses parents, ses copains, ses loisirs, etc. Et en réalité, le bilan est plus que positif: oui, la vie est belle !

Avec humour, décalage et son style bien à elle, Lili Scratchy montre toute l’étendue de son talent avec un artifice de couleurs et de joie de vivre. L’ensemble est coloré, moderne, hyper-dynamique et très réjouissant. Voilà un livre qui amusera et touchera autant les enfants que les adultes !

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Maison d’édition: Les Fourmis rouges

Année de parution: 2018

Âge: à partir de 6 ans

Prix: 13,80 euros

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Tu seras ma princesse

C’est d’un grand et beau livre dont je vais vous parler… Déjà, il est vraiment grand (26 x 38 cm) et il nous parle d’amour dans ce qu’il a de plus pur. Effectivement, un futur père s’adresse à sa petite fille dans un long poème. Sous cette forme originale, l’amour paternel court sur 40 pages. Il parle à son enfant de leur futur, de leur relation, de tout ce qu’ils feront ensemble… Y a-t-il amour plus véritablement sincère et inconditionnel ? « Tu seras ma princesse » revient souvent dans le texte mais cette petite fille est véritablement reine au royaume de son père. Le texte baigne dans un univers de contes de fées et d’histoires au sens large, les clins d’œil sont nombreux. On se plonge avec délice dans la belle histoire d’un père et de sa fille qui vont être très heureux et avoir beaucoup d’aventures !

« La plus belle nuit

Le plus beau jour de ma vie

Tu sortiras d’un long sommeil

Ma belle

Au bois qui dormait

Mais à ton réveil c’est mon rêve

À moi

Qui sera réalisé. »

Plus qu’une princesse ou une reine, il fait de sa fille une héroïne moderne à tous les points de vue. La petite fille décrite semble posséder toutes les qualités rêvées : elle est à la fois sensible, artiste, coquette mais aussi courageuse, aventurière et libre ! C’est un message ultra-positif à véhiculer auprès des enfants (filles et garçons).

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© Marcus Malte et Régis Lejonc pour Sarbacane

Le style de Régis Lejonc est tout simplement envoûtant et nous plonge dans une rêverie sans pareille. Il brise les codes de l’illustration traditionnelle et compose très librement chacun de ses dessins. L’enfance, la nature, les personnages de contes, les rêves, les animaux, tout cohabite dans un équilibre savamment dosé. Chaque illustration est un véritable tableau ! Les illustrations oniriques plongent petits et grands dans une fascination toute particulière.

La petite fille du livre à qui le père s’adresse n’est jamais représentée de la même façon, ce n’est pas la même et pourtant, le lecteur n’est pas perdu et sait la reconnaître. Elle grandit au fil des pages et c’est l’enfant, une enfant, toutes les enfants… puis une jeune fille, une jeune femme. Cette universalité donne encore plus de force au livre.

Si chaque père offrait ce livre à sa fille pour sa naissance, elle serait armée pour la vie… Avec de l’amour, on peut tout faire, non ?

Pour terminer, je vous offre le résumé de ce magnifique livre:

« De toutes les aventures

La plus extraordinaire

Crois-moi

Sera la nôtre

Celle de chaque instant

Passé

Ici

Ensemble

Entre ton premier jour

Et ma dernière nuit. »

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Maison d’édition: Sarbacane

Année de parution: 2017

Âge: à partir de 6 ans

Prix: 18 euros

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La petite encyclopédie illustrée des animaux les plus étonnants

L’auteur-illustratrice suédoise Maja Säfström et les éditions Rue du monde nous offrent un très beau livre en noir et blanc. Le long titre annonce le programme, en effet c’est une encyclopédie vraiment riche pour les petits mais qui parvient à ne pas être indigeste… Comme toute bonne encyclopédie, elle donne envie d’en savoir plus sur chaque espèce et sur 120 pages, une multitude d’informations sont distillées de manière concise, intelligente et souvent drôle !

Saviez-vous que si une tarentule perd une patte, une nouvelle va tout simplement repousser et que les femelles requins perdent l’appétit avant de donner naissance à leurs petits… pour ne pas être tentées de manger leurs propres bébés ? Ou encore que le cœur d’une baleine bleue est aussi gros qu’une voiture et que lorsque deux fourmis se rencontrent, elles se saluent en se touchant les antennes ? Et, aussi incroyable que cela puisse paraître, les chèvres ont des pupilles rectangulaires et les crocodiles peuvent survivre sans nourriture pendant trois ans !

D’autres exemples en images:

© Maja Säfström pour les éditions Rue du monde

Dans sa présentation au début de l’ouvrage, Maja Säfström s’adresse à ses lecteurs et, en lisant ces quelques lignes, on sent à quel point elle aime les animaux et sa volonté de transmettre sa passion: « J’espère que ce livre vous fera faire de curieuses découvertes et ouvrira plus grands encore vos yeux sur la beauté fascinante du monde animal. » On plonge avec plaisir dans le monde animal que nous présente Maja Säfström. Les illustrations sont délicates, minutieuses, très bien pensées et accompagnées de petits textes placés très librement.

J’ai eu la chance de rencontrer Maja Säfström au mois d’octobre à L’Institut suédois. En effet, à l’occasion de la réouverture de L’Institut après des travaux (allez-y, c’est super !), l’illustratrice a animé une série d’ateliers autour du dessin et du collage d’animaux étonnants. La fresque murale « Dessine-moi ! » et l’ensemble ont eu du succès… nous sommes même repartis avec une belle dédicace (en français !) de son livre.

Quelques photos de l’événement:

 

Infos supplémentaires:

Maja Säfström continue sur sa lancée pour notre plus grande joie, notez qu’un autre ouvrage dans la même veine est à paraître prochainement: La petite encyclopédie illustrée des animaux qui vivaient autrefois sur la Terre.

N’hésitez pas à consulter le site Internet de Maja Säfström, architecte et illustratrice de talent: http://www.majasbok.com/

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Maison d’édition: Rue du monde

Année de parution: 2017

Prix: 16,80 euros

Âge conseillé: à partir de 5 ans

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Emmett et Cambouy

 

Dans un petit coin de paradis en pleine nature, Emmett et Cambouy habitent l’un à côté de l’autre. Deux maisons et entre elles, le chemin de l’amitié… Emmett est grand, amateur de musique, plutôt raisonnable et organisé tandis que Cambouy aime se lever tard et bricoler, il est aussi franchement mauvais joueur, sentimental et disons plutôt lunaire… Ces deux personnages forment un duo très attachant: différents donc complémentaires, ils n’envisagent pas leur vie l’un sans l’autre !

Au gré des pages et des saisons, nous partageons avec plaisir le quotidien de ces meilleurs amis. Car, il est vraiment et surtout question de quotidien dans ce livre: promenades, jeux, repas partagés, petites découvertes, etc. Emmett et Cambouy est un livre simple mais pas simpliste, l’intrigue n’est pas le nerf du livre. L’accent est mis sur autre chose: ici, il est question des petits riens et des grandes joies qui font la richesse d’une relation.

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© K. Hottois et D. Renon pour le Seuil jeunesse

Le texte de Karen Hottois est poétique et très évocateur. Dans ce livre, le temps est pris pour décrire au plus juste les situations et les sentiments. Voici deux exemples, le début de l’automne et la fête d’anniversaire de Cambouy:

Tandis qu’Emmett balaie devant sa porte et que s’accumulent des petits tas d’or et de pourpre sur le gravier, Cambouy reste là, assis sur sa chaise de jardin. Il pense à l’été qui s’en est allé. Il se souvient des pique-nique enchantés et des fruits de tournesol écrasés. Des chasses à la grande bête, des parties de ballon prisonnier et de chat perché. Des rêves éveillés, des trésors enfouis. Il pense à tout cet été qui se change en rouille. « Où va l’été ? » se demande-t-il. Cambouy n’aime pas la fin des choses, il devient si triste que ses paupières frissonnent. Emmett range son balai et les sacs de feuilles mortes. Il rejoint Cambouy et dépose un châle en laine sur ses épaules. Ensemble, ils saluent l’été et les melons sucrés. Ils saluent la crème solaire qui se mêle aux longs poils soyeux, le sable collé et les bouées.

Les filles sautent comme des puces, les garçons sont plus timides… Emmett s’installe alors au piano. Les filles dansent, dansent, dansent. Les garçons tombent, tombent, tombent amoureux. Ils sont multicolores et sucrés, de fête folle, de gâteau et de chocolat.

Delphine Renon, adepte du détail, nous offre des illustrations très soignées. Sur chaque page, il faut regarder partout, en haut, en bas, derrière les arbres, sur les étagères, dans les cadres, etc. pour ne pas rater un seul élément de décor… J’ai aussi beaucoup apprécié les tenues des personnages d’Emmett et Cambouy, mais aussi de leur bande de copains : ils sont tous particulièrement chics !

Le récit traverse les quatre saisons (vous serez forcés de constater le travail remarquable de l’illustratrice Delphine Renon sur les changements de la nature) et l’histoire s’étale sur 64 pages (assez long pour un album) pour nous parler d’amis de longue date : alors plus qu’Emmett & Cambouy, le temps qui passe pourrait bien être le personnage principal de cette histoire. Le message du livre pourrait aussi être le suivant: prendre le temps de lire, de découvrir des personnages, de voir la nature évoluer et profiter de ceux qui traversent le temps avec nous…

Je vous encourage à lire Emmett et Cambouy !

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Maison d’édition: Seuil jeunesse

Année de parution: 2017

Prix: 14,50 euros

Âge conseillé: à partir de 5 ans

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Dans le détail

NOUVEAUTÉ

Voilà un imagier qui détonne vraiment dans le paysage des imagiers ! Dans le détail donne immédiatement le ton et on plonge avec délice dans l’univers farfelu (mais précis) et surtout très haut en couleur d’Élisa Géhin. Je vous ai déjà parlé de cette auteur-illustratrice dont j’apprécie beaucoup le travail (voir ici). Après son ouvrage Dans l’ensemble, Élisa Géhin reprend un procédé qu’elle affectionne particulièrement et dont je suis aussi une grande amatrice: les listes ! Le livre tout en longueur est semblable à un bloc-notes et le programme annoncé en quatrième de couverture donne à rêver: « Regarder et nommer le monde, dans le détail et en poésie. »

Au fil des pages, on observe le plus simplement du monde les oiseaux, les fruits, les pays et les parents peuvent se réjouir, c’est un livre utile car les enfants ont besoin d’avoir des repères précis pour apprendre. L’ensemble est foisonnant, intelligent et rempli de couleurs ! Au détour de pages didactiques, des pointes d’humour et de grande poésie sont présentes. J’apprécie donc la cohabitation intelligente des choses très ancrées dans le réel et habituelles des imagiers comme les animaux, les arbres, les couleurs, les moyens de transport, etc. et des catégories plus étonnantes telles que « La conversation », « Tout se transforme » ou encore « Ce qui ne s’achète pas ». Élisa Géhin respecte l’exercice en donnant aux enfants les bases dont ils ont besoin (principe de l’imagier) et parvient à dépasser les attentes du genre. On sort des sentiers battus et les petits lecteurs sont emmenés plus loin que ce qui est généralement proposé dans ces ouvrages. Le livre s’achève sur une catégorie intitulée « Ceux que personne n’a jamais vus jusqu’ici »: la petite souris cohabite donc avec Dieu et les licornes. C’est hautement poétique, non ?

Au-delà d’un imagier, en lisant ce livre, on a l’impression de voir le monde d’Élisa Géhin ou du moins sa perception du monde. On rentre dans un univers artistique très riche où l’illustratrice joue avec les formes, les détails et apporte beaucoup d’originalité à l’ensemble. Dans les personnages d’Élisa Géhin, je vois l’influence de Niki de Saint Phalle, de Jean Cocteau ou encore de Fernand Léger. Oui, cette illustratrice a ce même pouvoir de produire des dessins qui touchent toutes les générations. Il y a une fantaisie néanmoins sérieuse…

Selon moi, la force de ce livre est de s’adresser autant aux petits en remplissant parfaitement sa fonction d’imagier qu’aux enfants plus grands en les emmenant dans un univers artistique exigeant. Dans le détail est un ouvrage dense (presque 130 pages) dont on peut lire quelques pages comme histoire du soir mais c’est aussi un livre que l’on peut consulter de temps à autre, enfants comme adultes.

C’est un très beau livre !

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Maison d’édition: Les Fourmis rouges

Année de parution: 2017

Âge conseillé: à partir de 3 ans

Prix: 16,50 euros

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Hortense et son Ombre

NOUVEAUTÉ

Les sœurs Natalia et Lauren O’Hara nous entraînent au cœur d’un univers hivernal, poétique et plutôt mystérieux. L’histoire de l’album Hortense et son Ombre se déroule au-delà d’une forêt épaisse là où la neige est particulièrement blanche et silencieuse. C’est là que vit Hortense, une petite fille qui déteste son ombre: elle a l’impression d’être suivie en permanence et elle n’aime pas voir son ombre se déformer…

Après des stratagèmes maladroits pour s’en débarrasser, elle finit par lui tendre un piège et parvient à l’enfermer dans une pièce. Hortense se sent enfin libre, quelle joie ! Elle a l’impression de revivre…  L’ombre réussit à s’échapper mais, comprenant qu’elle dérange réellement la petite fille, décide de partir. Cependant, lorsque Hortense sera en grand danger, son ombre se précipitera pour l’aider et saura déployer des trésors d’ingéniosité. Oui, l’ombre n’était pas partie très loin et, tapie, elle surveillait sa moitié…

« Oh ! L’ombre ! Pardon, je me suis trompée. Dans l’obscurité, si tu t’allongeais, c’était pour me rendre plus grande. Si les jours blancs éblouissants, tu t’étirais, c’était pour mieux me montrer le chemin. Que serait une page sans encre, un faon sans taches ou une Lune sans nuit ? Tu fais partie de moi, l’ombre. S’il te plaît, reviens ! » dit Hortense à son ombre. Les retrouvailles peuvent enfin avoir lieu !

Après tous ses déboires, la petite fille fera enfin la paix avec cette partie d’elle-même et fera même de son double sa meilleure amie. Tout est bien qui finit bien… J’ai beaucoup aimé cet album car je trouve que le thème de l’ombre est particulièrement intéressant à exploiter. Cette forme hybride soulève bien des interrogations chez les enfants et certains ont des attitudes très tranchées: l’amusement, la peur, l’agacement… ou alors un détachement complet. Mais, tous les petits posent un jour ou l’autre des questions sur leur ombre ou sur celle des autres. Vous trouverez une certaine quantité de livres sur le sujet, c’est un thème largement exploité en littérature jeunesse et adulte.

Hortense et son Ombre est une histoire riche superbement illustrée. On s’attache au personnage de la petite Hortense, déterminée dans tout ce qu’elle entreprend ! La luminosité qui se dégage du livre est tout simplement magnifique, les paysages avec leurs nombreux détails sont à couper le souffle et l’ensemble est très harmonieux.

Le site Internet des sœurs O’Hara, c’est ICI.

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© Natalia et Lauren O’ Hara pour Gautier-Languereau

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Maison d’édition: Gautier-Languereau (édition originale Hortense and the shadow, publié par Penguin Random House en 2017)

Année de publication: 2017

Prix: 14,95 euros

Âge conseillé: à partir de 6 ans

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Un vrai livre

« Comment on fait un livre ? » Alors, pour répondre à cette question posée par un enfant et s’attacher à la forme, enfin l’objet livre, il faut partir de la base. Les enfants sont souvent déroutés lorsqu’on leur explique que le papier vient des arbres. En scrutant d’un air circonspect les troncs d’arbre, on sent bien que les connexions sont difficiles à se mettre en place… Heureusement, il existe désormais un livre expliquant les choses de A à Z et Un vrai livre est un excellent support pour décortiquer les étapes de la transformation.

Le livre s’ouvre sur le personnage principal (Jom Tanne alias le jeune homme des sapins – Tanne signifie « sapin » en allemand) qui vit dans une cabane en pleine forêt. Dès la deuxième page, on bascule dans le passé en apprenant la chose suivante: « Avant, au cœur de cette forêt, il y avait un grand sapin. Et dans ce grand sapin vivait un petit oiseau. » Le sapin représente l’enfance tandis que le petit oiseau gris symbolise alors le cœur de l’enfance, celle qui résonne dans le personnage de Jom Tanne devenu adulte.

À l’arrivée du bûcheron Stan, l’oiseau prend peur et s’éloigne de l’arbre, son refuge. L’arbre est abattu, l’enfance disparaît et on comprendra que l’essence même de l’enfance n’a pas beaucoup de chance de survivre (ou alors s’éloigne-t-elle juste…) en devenant adulte. Trop occupé à grandir, à devenir adulte, l’homme rompt son lien avec l’enfance. Ensuite viennent Max Holz (Holz signifie « bois » en allemand) et Gus Blatt (Blatt signifie « feuille » en allemand) qui se chargent de mettre le sapin dans une grosse machine qui le découpe alors en morceaux de bois qui seront eux-mêmes passés à la moulinette pour prendre la forme de feuilles de papier.

Ces trois hommes sont des adultes qui ont oublié leur enfance contrairement à Jom Tanne qui refuse que l’enfance soit terminée, qu’il n’a plus le droit de rêver. Stan, Max et Gus sont trois hommes virils, assez âgés qui utilisent des machines/outils dangereux contrairement à Jom qui est un jeune homme. Dans cette chaîne mécanique à l’image du monde des adultes, Jom Tanne fait figure de résistant, de doux rêveur. Le seul outil qu’il possède, lui, est le papier… Vous allez comprendre pourquoi en revenant aux feuilles de papier provenant de l’arbre abattu au début de l’histoire.

Ces feuilles sont livrées à Jom Tanne et pour lutter contre l’oubli de l’enfance, ce monde si précieux, Jom Tanne décide d’écrire une histoire. Et pas n’importe quelle histoire puisqu’il s’agit de sa propre histoire, celle que nous sommes en train de lire ! Oui, le prétexte est tout trouvé: un concours d’histoires a lieu dans la ville voisine et notre héros/auteur tente sa chance: « Le gagnant verra son histoire devenir un livre, disait-on. »

Jom Tanne se met alors au travail: le petit oiseau gris du début de l’histoire refait son apparition sur la feuille de papier, Jom Tanne le dessine et c’est comme s’il livrait le plus intime de son enfance… Il écrit SON histoire, l’envoie à « Une très grande maison d’édition » (pas de « vrai » nom pour ne pas faire de jaloux) et l’enfant qui est toujours en lui l’accompagne dans le processus de l’écriture. On sait bien que c’est le cas pour beaucoup d’auteurs de littérature jeunesse… Pour terminer ce livre, retour au lieu de départ, c’est-à-dire la forêt, et Jom Tanne s’immerge dans son enfance: « Puis je suis allé me promener au cœur de la forêt. En rêvant qu’un jour cette histoire devienne un jour un livre. Un vrai livre. »

Écrire, c’est rêver, imaginer… En accordant une place importante au rêve, Jom Tanne cultive sa part d’enfance et, en parvenant à la mettre sur papier, il s’affranchit du monde des adultes. Et parfois le rêve devient réalité ! Le véritable auteur-illustrateur Édouard Manceau est allé au bout de son idée en offrant à son personnage la paternité de ce « vrai livre », puisque le nom de l’auteur sur la couverture est Jom Tanne.

L’auteur a pensé son livre de la manière suivante: en partant du sapin trônant dans son jardin d’enfance, il a voulu emmener ses lecteurs faire une promenade dans la forêt. Cependant, si cet ouvrage n’était qu’un manuel qui aurait pu s’intituler « De l’arbre au livre », il ne serait pas un magnifique livre dont j’aurais eu tellement envie de vous parler.. et c’est pourtant le cas puisque la poésie se mêle au didactique !

Et je voudrais terminer par ces mots qu’Édouard Manceau m’a confiés: « Finalement je me dis que Jom Tanne est le petit garçon que j’étais, qui est resté tout entier en moi et qui continue à se battre pour faire des livres d’enfant. Et pas seulement des livres POUR enfants. »

Au premier abord, ce livre est bien plus profond qu’il n’y paraît et c’est une véritable allégorie de l’enfance qui est présentée. Il parle de la part d’enfance cultivée chez les auteurs dits « jeunesse » et des petits arrangements faits avec le monde des adultes pour y vivre sans trahir sa nature profonde. Les thèmes du rêve, de la réalité et de la frontière délicate entre les deux mondes sont traités de manière très intéressante. De plus, la construction de l’album avec son double niveau de lecture très subtil relève de l’orfèvrerie.

Selon moi, Un vrai livre est un album essentiel. À lire absolument !

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Maison d’édition: Milan

Année de parution: 2017

Âge conseillé: à partir de 3/4 ans

Prix: 9,90 euros