Un vrai livre

« Comment on fait un livre ? » Alors, pour répondre à cette question posée par un enfant et s’attacher à la forme, enfin l’objet livre, il faut partir de la base. Les enfants sont souvent déroutés lorsqu’on leur explique que le papier vient des arbres. En scrutant d’un air circonspect les troncs d’arbre, on sent bien que les connexions sont difficiles à se mettre en place… Heureusement, il existe désormais un livre expliquant les choses de A à Z et Un vrai livre est un excellent support pour décortiquer les étapes de la transformation.

Le livre s’ouvre sur le personnage principal (Jom Tanne alias le jeune homme des sapins – Tanne signifie « sapin » en allemand) qui vit dans une cabane en pleine forêt. Dès la deuxième page, on bascule dans le passé en apprenant la chose suivante: « Avant, au cœur de cette forêt, il y avait un grand sapin. Et dans ce grand sapin vivait un petit oiseau. » Le sapin représente l’enfance tandis que le petit oiseau gris symbolise alors le cœur de l’enfance, celle qui résonne dans le personnage de Jom Tanne devenu adulte.

À l’arrivée du bûcheron Stan, l’oiseau prend peur et s’éloigne de l’arbre, son refuge. L’arbre est abattu, l’enfance disparaît et on comprendra que l’essence même de l’enfance n’a pas beaucoup de chance de survivre (ou alors s’éloigne-t-elle juste…) en devenant adulte. Trop occupé à grandir, à devenir adulte, l’homme rompt son lien avec l’enfance. Ensuite viennent Max Holz (Holz signifie « bois » en allemand) et Gus Blatt (Blatt signifie « feuille » en allemand) qui se chargent de mettre le sapin dans une grosse machine qui le découpe alors en morceaux de bois qui seront eux-mêmes passés à la moulinette pour prendre la forme de feuilles de papier.

Ces trois hommes sont des adultes qui ont oublié leur enfance contrairement à Jom Tanne qui refuse que l’enfance soit terminée, qu’il n’a plus le droit de rêver. Stan, Max et Gus sont trois hommes virils, assez âgés qui utilisent des machines/outils dangereux contrairement à Jom qui est un jeune homme. Dans cette chaîne mécanique à l’image du monde des adultes, Jom Tanne fait figure de résistant, de doux rêveur. Le seul outil qu’il possède, lui, est le papier… Vous allez comprendre pourquoi en revenant aux feuilles de papier provenant de l’arbre abattu au début de l’histoire.

Ces feuilles sont livrées à Jom Tanne et pour lutter contre l’oubli de l’enfance, ce monde si précieux, Jom Tanne décide d’écrire une histoire. Et pas n’importe quelle histoire puisqu’il s’agit de sa propre histoire, celle que nous sommes en train de lire ! Oui, le prétexte est tout trouvé: un concours d’histoires a lieu dans la ville voisine et notre héros/auteur tente sa chance: « Le gagnant verra son histoire devenir un livre, disait-on. »

Jom Tanne se met alors au travail: le petit oiseau gris du début de l’histoire refait son apparition sur la feuille de papier, Jom Tanne le dessine et c’est comme s’il livrait le plus intime de son enfance… Il écrit SON histoire, l’envoie à « Une très grande maison d’édition » (pas de « vrai » nom pour ne pas faire de jaloux) et l’enfant qui est toujours en lui l’accompagne dans le processus de l’écriture. On sait bien que c’est le cas pour beaucoup d’auteurs de littérature jeunesse… Pour terminer ce livre, retour au lieu de départ, c’est-à-dire la forêt, et Jom Tanne s’immerge dans son enfance: « Puis je suis allé me promener au cœur de la forêt. En rêvant qu’un jour cette histoire devienne un jour un livre. Un vrai livre. »

Écrire, c’est rêver, imaginer… En accordant une place importante au rêve, Jom Tanne cultive sa part d’enfance et, en parvenant à la mettre sur papier, il s’affranchit du monde des adultes. Et parfois le rêve devient réalité ! Le véritable auteur-illustrateur Édouard Manceau est allé au bout de son idée en offrant à son personnage la paternité de ce « vrai livre », puisque le nom de l’auteur sur la couverture est Jom Tanne.

L’auteur a pensé son livre de la manière suivante: en partant du sapin trônant dans son jardin d’enfance, il a voulu emmener ses lecteurs faire une promenade dans la forêt. Cependant, si cet ouvrage n’était qu’un manuel qui aurait pu s’intituler « De l’arbre au livre », il ne serait pas un magnifique livre dont j’aurais eu tellement envie de vous parler.. et c’est pourtant le cas puisque la poésie se mêle au didactique !

Et je voudrais terminer par ces mots qu’Édouard Manceau m’a confiés: « Finalement je me dis que Jom Tanne est le petit garçon que j’étais, qui est resté tout entier en moi et qui continue à se battre pour faire des livres d’enfant. Et pas seulement des livres POUR enfants. »

Au premier abord, ce livre est bien plus profond qu’il n’y paraît et c’est une véritable allégorie de l’enfance qui est présentée. Il parle de la part d’enfance cultivée chez les auteurs dits « jeunesse » et des petits arrangements faits avec le monde des adultes pour y vivre sans trahir sa nature profonde. Les thèmes du rêve, de la réalité et de la frontière délicate entre les deux mondes sont traités de manière très intéressante. De plus, la construction de l’album avec son double niveau de lecture très subtil relève de l’orfèvrerie.

Selon moi, Un vrai livre est un album essentiel. À lire absolument !

***

Maison d’édition: Milan

Année de parution: 2017

Âge conseillé: à partir de 3/4 ans

Prix: 9,90 euros

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