Le tigre qui s’invita pour le thé

NOUVEAUTÉ / RÉÉDITION

L’histoire s’ouvre sur une scène du quotidien (« Il était une fois une petite fille qui s’appelait Sophie, et qui prenait le thé avec sa maman dans la cuisine ») avant de basculer dans l’extraordinaire: « Soudain, on sonna à la porte. […] Il y avait là un grand tigre velu et rayé. » Et comme le dit clairement le titre, cet animal franchit la porte de la maison puis débarque dans la famille de Sophie sans y avoir été invité au préalable. Comme vous le verrez par la suite, la nuance est particulièrement importante…

La magie de l’histoire opère dès lors que la petite Sophie et sa mère accueillent cet étrange invité comme un être tout à fait ordinaire. Très souriant et poli, le tigre est surtout affamé… alors il ne se contente pas que de thé et de petits gâteaux. Il lui en faut beaucoup plus ! Le vorace vide les placards de la cuisine et le frigo. Il mange même le dîner familial qui mijotait ! La petite fille de la maison n’est nullement effrayée, elle est à la fois attendrie par cette « peluche géante » (elle caresse le tigre) et est impressionnée par son appétit d’ogre qui est poussé à son paroxysme: « … et il but tout le lait, et tout le jus d’orange, et toutes les bières de papa, et toute l’eau du robinet. » Vous verrez, à la lecture, cette exagération amuse tout autant qu’elle fascine les enfants ! Une fois rassasié, le tigre s’éclipse en prenant bien soin de remercier ses charmantes hôtesses. Passé l’épisode de la tornade gourmande, la mère de Sophie réalise qu’il n’y a vraiment plus rien à manger pour sa famille. Alors, que faire ?

Heureusement, le père rentre du travail et propose d’aller au restaurant. Quelle excellente idée ! La petite famille se met donc en route pour une sortie imprévue et, donc, délicieuse. Évidemment, les enfants lecteurs approuvent aussi cette solution et adhérent au menu « idéal » énoncé dans le récit (saucisses, frites et glace). Le lendemain de cette étrange journée, les choses rentrent dans l’ordre… Sophie et sa mère font le plein de courses et achètent « encore plus de choses à manger ». Mieux vaut être préparées à recevoir des visites !

Les illustrations datant de 1968 ont un côté vintage pour nous, lecteurs d’aujourd’hui, et les amateurs de rétro apprécieront… D’ailleurs, Le tigre qui s’invita pour le thé de Judith Kerr est un grand classique de la littérature jeunesse en Angleterre et, personnellement, j’attendais sa parution en français avec impatience.

La force de cet album réside dans le propos atypique, mystérieux. C’est l’intrusion de l’exceptionnel dans le quotidien… Un animal envahissant dans une maison lambda et confortable. Le décalage fonctionne très bien auprès des enfants qui trouvent ça fou de voir un tigre en dehors de son milieu naturel, entrer dans une maison de ville et outrepasser beaucoup de règles de politesse tout en restant pourtant très courtois. Il a faim, il se sert donc le tigre pille, mais avec grâce ! Le personnage du tigre est déroutant car il possède une attitude humaine tout en conservant son animalité (taille monumentale et appétit débordant), cette double facette fait de lui un être énigmatique qui ne laisse personne indifférent. On sait à quel point les histoires « étranges », bien ficelées et avec beaucoup de liberté entre les lignes plaisent aux jeunes lecteurs…

 

L’Histoire dans l’histoire

Depuis sa parution, il y a eu de nombreuses interprétations sur ce livre et particulièrement sur la figure du tigre. Qui se cache derrière cet animal ? Pourquoi écrire une histoire si particulière à propos de la nourriture, de la faim et de la peur de manquer ? Certains s’accordent à dire qu’il est question de la Seconde Guerre mondiale. Le tigre, cette grosse bête qui symbolise la puissance, représenterait le nazisme. Dans le premier niveau de lecture de l’histoire Le tigre qui s’invita pour le thé, le tigre saccage beaucoup de choses, puise dans les réserves et ne laisse plus rien à manger, le tigre représenterait donc tout simplement la guerre. Dans ce cas-là, pourquoi souhaiter son retour à la fin de l’histoire (même s’il est clairement dit que le tigre ne revint jamais) ? C’est bien là toute l’ambivalence de ce livre… L’auteur-illustratrice Judith Kerr a été contrainte de fuir son pays lorsqu’elle était enfant et le choix d’écrire une histoire sur une figure intrusive n’est sûrement pas anodin. Rien n’est dit de manière très explicite mais malgré la politesse du tigre, n’oublions pas qu’un tigre reste un tigre avec tout le danger que cela peut comporter. Ensuite, chacun peut en faire sa propre lecture…

Je vous conseille de regarder le formidable documentaire sur Judith Kerr intitulé Hitler, the tiger and me (diffusé sur la BBC fin 2013), voici la bande-annonce ci-dessous:

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Maison d’édition: Albin Michel Jeunesse

Année de publication: 2017 (réédition de 1968)

Prix: 14,90 euros

Âge conseillé: 4 ans

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